Compte rendu du 88ème forum du CCHA

A propos du forum du 19 mars 2016

Pour sa deuxième conférence de l’année, le CCHA a fait appel à un de ses anciens membres, Pierrick Hervé, actuellement professeur en classes préparatoires au lycée Guist’hau de Nantes. Auteur d’une thèse sur Le deuil, la patrie, et la construction de la mémoire de la Grande Guerre, en particulier à travers l’étude des monuments aux morts de la Vienne (1998), il a orienté son propos dans une perspective nécessairement plus limitée en répondant à cette question : pourquoi la bataille de Verdun – qui ne fut pas la plus meurtrière – occupe-t-elle une telle place dans la mémoire collective ?

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Bien qu’ils soient l’objet de nombreuses rétrospectives en cette année du centenaire, les événements de 1916 méritaient d’être rappelés dans un premier temps, d’autant qu’ils font prendre à la guerre une tournure inédite. On peut parler alors de « batailles totales » dans lesquelles l’objectif affiché est de faire perdre à l’ennemi le plus grand nombre d’hommes. La volonté de Falkenhayn de « saigner » la France entre dans une stratégie globale, dont le but dernier est de réduire la puissance de la Grande Bretagne. De son côté, la France a attribué à Verdun une sorte de valeur symbolique ; aurait-elle perdu définitivement cette bataille que le cours de la guerre n’en aurait peut-être pas été changé. Mais, entre autres sous la pression du colonel Driant, on a fait de la défense de Verdun un enjeu prioritaire. La stratégie allemande et l’obstination de la défense française expliquent donc ce que fut cet enfer, où l’on a pu comptabiliser 3500 morts au km²…

De février à juillet, l’offensive allemande gagne du terrain, puis la donne s’inverse ; la bataille est « terminée » le 15 décembre, après la reprise des forts de Douaumont et de Vaux. Victoire française, mais à quel prix ? La formule « celui qui n’a pas fait Verdun n’a pas fait la guerre » donne à cette bataille un statut particulier, qui s’explique quantitativement par le nombre élevé de pertes humaines, mais aussi par ce que les soldats ont vécu pendant ces dix mois. Verdun est devenu la bataille du citoyen français dans la mesure où, « grâce au » système de « roulante » mis en place par Pétain, les deux tiers des divisions françaises y ont participé.
Le conférencier s’est attaché à décrire ce qui attendait le soldat désigné pour « monter » à Verdun, cheminement vers l’horreur dont l’organisation même pouvait lui donner le sentiment d’être conduit à l’abattoir. Certes animé par un « patriotisme terrien et défensiste », selon les termes des auteurs de Verdun 1916, Antoine Prost et Gerd Krumeich, il se retrouve exposé à un déluge de feu et à des conditions de vie totalement déshumanisantes. Pour ceux qui ont eu l’heur de survivre, s’est forgée une forme particulière de camaraderie qui a beaucoup fait pour la sacralisation de Verdun dans la mémoire collective, plaçant Verdun au sommet d’une sorte de hiérarchie militaire, puis faisant de Verdun une métonymie de toute la Grande Guerre.

Dans un dernier temps Pierrick Hervé a donc évoqué cette construction de la mémoire, une mémoire nationale et combattante, manifestée à travers des monuments (les bornes de la Voie Sacrée, le mémorial de la dite « tranchée des baïonnettes »), la médaille de la ville de Verdun, de nombreux gestes symboliques. C’est à la citadelle de Verdun que s’est faite la désignation du « soldat inconnu », en novembre 1920, par exemple. L’ossuaire de Douaumont, édifié à l’initiative de Mgr Ginisty, occupe une place importante dans la série des commémorations, 1936, 1966, 1984 (François Mitterrand et Helmut Kohl se tenant la main). Les politiques se sont emparés de cette mémoire, dont on peut se demander ce qu’elle deviendra, une fois passée l’effervescence du centenaire.
Pour information : Pierrick Hervé collabore à une plateforme numérique qui est une mine de renseignements pour qui s’intéresse à cette période de l’histoire, considérée sous l’angle du vécu des contemporains : il s’agit des documents de la famille Résal, environ 3500 lettres échangées, et une centaine de photographies, extraordinaire corpus à consulter à l’adresse plateforme1418.com.
Selon les habitudes, la conférence était accompagnée d’une exposition, rassemblant quelques objets évocateurs de l’année 1916, mais présentant principalement les unes de journaux de l’époque, classées chronologiquement. Gravures tragiques, caricatures féroces des chefs de la Triple Alliance, et dès la fin d’octobre, annonce de la défaite de Falkenhayn, puis de la reprise de Douaumont. On fera un sort particulier à La Lanterne, se préoccupant déjà de repeupler la France avec un article intitulé « Faisons beaucoup d’enfants » ; ou au « journal périodique de la vie du front », Le rire aux éclats, proclamant : « nos manuscrits sont français, ils ne se rendent pas. »

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Un double diaporama a permis d’admirer des cartes postales envoyées aux familles en 1916 : pour les unes, des productions en série de l’Inter Art Company, de Londres, cartes humoristiques destinées à une petite fille et libellées en français et en anglais ; pour les autres, dessins originaux réalisés par Jean Desailly, prisonnier à Würburg, qui contournait l’interdiction d’écrire un message au dos de la carte en dessinant au recto des images de ses activités, comme les moissons.
C’est ce genre de documents que le CCHA continue de collecter, pour entretenir non pas tant le devoir de mémoire que le devoir d’histoire.
Compte-rendu de Marie-Hélène Martin-Lambert
Photos de Bernard Fy